Elles (Sophie Rigal-Goulard)

Elles (Sophie Rigal-Goulard)

Résumé de l’éditeur

Marina, 13 ans, et son petit frère Vania viennent de s’installer avec leur mère dans une nouvelle ville, pour une nouvelle vie. Leurs parents se sont séparés il y a peu et plus rien n’est comme avant. Quand Marina découvre que sa mère a été licenciée et qu’elle perd pied, elle décide de tout faire pour que personne ne s’en aperçoive de crainte qu’on ne les sépare. Mais Marina peut-elle donner le change encore longtemps au collège et auprès de son père ? Et qui tentera de percer le mur de silence dont elle s’est entourée ?

Mon avis

Dans ce récit, l’autrice fait le choix d’aborder l’alcoolisme parental en mettant particulièrement en lumière son impact sur la vie familiale et la construction de l’identité des adolescents. Le « elles » du titre renvoie d’abord à l’histoire de Marina. À 13 ans, la jeune fille a grandi d’un coup, par la force des choses, après le divorce de ses parents. En effet, depuis ce dernier, sa mère va mal et se noie dans l’alcool, ratant tous les événements importants de ses enfants, les obligeant à se prendre en charge et les plongeant aussi dans une précarité financière lorsqu’elle perd son travail. Le quotidien est dur pour Marina, qui s’efforce de protéger son petit frère Vania et de sauver les apparences dans son nouveau collège. Il est intéressant aussi de voir toute l’ambivalence qui la caractérise en ce qui concerne ses sentiments pour sa mère : elle l’aime et la hait à la fois.

« L’espace d’un instant, je me suis demandé si j’étais toujours dans mon cauchemar.

Elle était affalée sur le paillasson, devant chez nous. Couchée en chien de fusil. Elle a bougé quand j’ai touché son épaule. Elle puait parce qu’Elle avait vomi. Je me suis mise en conduite automatique. Quand Elle est dans cet état, je sors de mon corps. Il y avait deux urgences : que les voisins ne la voient pas comme ça et que Vania ne se réveille surtout pas.

Je l’ai tirée de toutes mes forces à l’intérieur de l’appartement et Elle a grogné des mots inintelligibles. Quand Elle a été à l’intérieur, à l’abri des regards, j’ai respiré un grand coup. Ensuite j’ai eu envie d’aller chercher un seau d’eau et de lui balancer en pleine figure. Mais je ne voulais pas que Moineau entende quoi que ce soit. Je lui ai passé des gants d’eau fraîche sur le visage. Je l’ai appelée, doucement.

Elle me dégoûtait, et en même temps, Elle me faisait une peine infinie. Je la haïssais profondément et pourtant, mon cœur explosait d’amour pour Elle. Je voulais qu’Elle disparaisse de ma vie et malgré cela, j’aurais donné tout ce que j’ai pour la protéger.

Elle a émergé suffisamment pour s’asseoir et demander à boire. Elle a quasiment bu un demi-litre d’eau sans s’arrêter. Après, Elle est restée assise un moment, le regard vide. J’étais en face d’Elle, nos pieds se touchaient presque.

– Je devrais être morte pour ce que je te fais subir, a-t-Elle déclaré d’une voix horrible. Pour tout ce que je VOUS fais subir à Vania et toi.

Je lui ai demandé de se taire.

– Si tu veux parler, on le fera demain. Maintenant, tu te douches et je te mets au lit. Viens.

J’ai essayé de la relever, mais Elle a résisté en pleurant. Elle gémissait qu’Elle allait nous perdre et qu’il nous emmènerait. Quand Vania est arrivé dans le couloir, j’ai eu envie de hurler. Surtout qu’Elle s’est mise à geindre encore plus fort et à vouloir le serrer dans ses bras. J’ai pris mon frère dans mes bras en lui affirmant que je gérais et qu’il devrait aller se coucher. Il l’a regardée, avec cette grimace qui montre qu’il ne veut pas pleurer.

– Elle s’est fait mal ? a-t-il demandé d’une voix tremblante.

– Mon bébé, mes bébés d’amour, ne me laissez jamais… se lamentait-Elle en secouant la tête comme une folle. Je vais mourir si vous m’abandonnez…

J’ai eu soudain l’impression de survoler la scène et de nous voir, tous les trois, tassés dans le couloir, cernés par le malheur et la peine.

J’ai su qu’on avait touché le fond et qu’il nous était impossible de descendre plus bas. »

Le deuxième « elles » du titre renvoie à l’histoire de Justine, qui est professeur-documentaliste dans le collège de Marina. Elle est aussi une personne torturée par les souvenirs de son passé, par les phrases de son père alcoolique qui tournent en boucle dans sa tête, malgré son décès. Elle manque de confiance en elle et est très vite interpellée par l’attitude de Marina, cernant vite son mal être.

Sophie Rigal-Goulard nous plonge dans les pensées intimes de Marina et Justine. Avec la première, l’autrice évoque l’épuisement qu’entraîne la situation à laquelle Marina est confrontée. On perçoit très bien toute la détresse, la culpabilité, la honte, la colère et la tristesse qui habitent la jeune fille. C’est une adolescente perdue, qui s’oublie et joue un rôle de parent qui ne devrait pas être le sien. Néanmoins elle ne dit rien car elle a aussi peur qu’on découvre toute la vérité et que cela détruise définitivement sa mère. Le troisième « elles » du titre, c’est aussi la mère, que Marina n’arrive plus à appeler « maman », cet autre qui hante ses enfants et les entraîne dans son abîme.

« J’ai l’impression d’être dans une voiture lancée à plein régime et qu’on ne peut plus arrêter. On va finir dans le mur, Moineau, Elle et moi. C’est obligé. Je ne vois pas comment nous sortir de cette course vers le néant. Si j’alerte mon père, il nous tendra la main à Vania et moi mais sans Elle… Et si quelqu’un découvre quelque chose au collège, Elle sera jugée et cataloguée « mère qui ne peut pas s’occuper de ses enfants », c’est sûr. Et on devra partir. Quelles que soient les issues possibles, on la laisse derrière nous. Elle nous l’a suffisamment dit pour qu’on la prenne au sérieux, Elle en mourra. »

Avec Justine, c’est plus l’impact moral des parents maltraitants, toxiques qui est abordé. Le père de Justine partageait avec la mère de Marina le goût pour l’alcool, un alcool mauvais, qui l’amenait à brimer Justine, à la dévaloriser, à se moquer d’elle et la maltraiter verbalement. Ses mots résonnent toujours dans la tête de l’adulte que Justine est devenue et l’empêchent de s’épanouir avec un homme…

Dans ce roman, le lien qui se tisse entre Marina et Justine se fait lentement, à demi-mots. Loin de s’immiscer brutalement dans les soucis de Marina, Justine parvient à installer entre elles la confiance grâce à ses conseils de lecture.

« Moi aussi je préfère lire que parler. Mais… pour autant les livres ne doivent pas servir de rempart. Ce sont juste des passerelles qui nous permettent parfois de quitter notre monde. On peut se réfugier momentanément dans la lecture. Pas éternellement.

L’adolescente reste immobile et silencieuse. Seules ses mâchoires qui se crispent semblent indiquer un semblant de réaction. »

Elles est un roman sensible qui dépeint assez bien les ravages de l’alcoolisme parental sur les enfants.

Le +

  • Le parcours de vie de Marina et Justine est très touchant.
  • Il est intéressant d’aborder les difficultés psychologiques des enfants de parents d’alcooliques et d’évoquer des thèmes délicats comme la honte ou la parentification.

Le –

  • Le récit est avant tout un roman d’atmosphère, il y a peu de suspense, le rythme est lent.
  • L’histoire est assez sombre : Marina et son frère vivent une réelle descente aux enfers et on se demande comment ils vont s’en sortir durant toute l’histoire. J’ai constamment craint pour eux que ça se termine très mal…
  • Les deux héroïnes auraient pu être davantage caractérisées pour que l’on puisse bien comprendre leurs obstacles internes face à leurs problèmes.
  • La fin ouverte m’a laissé un goût de trop peu…

Le coin des profs

Le récit ne présente pas de difficulté de lecture et aborde avec beaucoup de sensibilité des personnages meurtris qui tentent de s’en sortir au quotidien. C’est une bonne porte d’entrée pour aborder l’alcoolisme, la parentification et la précarité que le divorce peut entrainer dans une famille.

Niveau de lecture

Intermédiaire

Genre

Récit réaliste

Mots clés

Alcoolisme, conflit de loyauté, culpabilité, descente aux enfers, épuisement, famille, honte, parentification, parents déficients, peurs, ravage, refuge, secret

Vous aimerez ce récit si vous avez aimé…

Les loyautés, Delphine De Vigan

Infos pratiques

  • À partir de 15 ans
  • Rageot
  • 187p.
  • 14,50€
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