Les yeux d’Aireine (Dominique Brisson)

Les yeux d’Aireine (Dominique Brisson)

Résumé de l’éditeur

Pendant quelques mois, quelques années peut-être, la réalité du monde se détraque. De nombreux jeunes changent brusquement de personnalité, oubliant qui ils ont été jusque-là. Des coccinelles se mettent à tomber par grappes entières, tandis que le ciel acquiert une couleur étrange. Puis certains adultes se volatilisent du jour au lendemain, sans laisser d’explications. Aireine, alors adolescente, voit tous ses repères disparaître : Pourquoi sa mère semble-t-elle si lointaine ? Qu’arrive-t-il à sa meilleure amie ? Peut-elle faire confiance à son nouvel amour ? La jeune fille décrit dans son journal cette période troublée. Des décennies plus tard, Achelle, son arrière-petite-fille, hérite de ce journal et part en quête de la vérité. Jusqu’au bout d’elle-même. Rêve ou réalité ? Qui ment et qui dit vrai ? Une expérience intime et sensorielle inoubliable, à la lisière du fantastique.

Mon avis

Dans une ville dont on ne connaît pas le nom, Aireine et Eli, sa meilleure amie, déploient leur énergie et leur enthousiasme pour vivre de leurs cascades et de leurs rires, de confidences et de rêveries. Prêtes à mordre dans la vie à pleines dents pour en goûter toutes les saveurs, elles rayonnent de leur jeunesse, de leurs promesses et de l’éclat de tous leurs possibles. Mais, insidieusement, un glissement s’opère qui fait naître l’inquiétude : le soleil sature la vue de « reflets métalliques » et la chaleur fait apparaître des grappes de coccinelles qui colonisent la ville. Le frère d’Eli, qui lui était si proche, change brutalement de comportement et rejette sa sœur. Aël, le premier amour d’Aireine, devient lui aussi un être différent. Quand le regard de certains adultes devient prédateur, notre héroïne se résout à fuir. À ce stade, le roman semble installer un univers à la lisière du fantastique, mais que remettent sans cesse en question les annotations de fin de chapitre qui, tantôt jettent le doute sur les interprétations, tantôt les confirment. L’énigme à laquelle Aireine doit faire face devient alors la nôtre : que se passe-t-il avec le regard que les adultes portent sur les adolescents ? Une seule solution s’impose à elle : il faut fuir. C’est au cœur d’une Clairière qu’Aireine va trouver un abri et, entourée d’autres adolescents, elle pourra prendre son envol pour vivre la vie qu’elle s’est choisie.

« Nous étions des rescapés. J’ai mis du temps à faire monter ce mot, le plus juste de tous. Ni malades ni blessés, plus victimes, pas encore pleinement vivants : plutôt rescapés d’une catastrophe. […] Mot après mot, nous avons extirpé de nos cœurs les épines empoisonnées de notre vie passée : le doute, la peur, le choc de l’agression, toujours effroyable, impossible à admettre, surtout quand elle venait de ceux qui disaient nous aimer et que nous aimions éperdument. Je n’ai pour ma part jamais raconté ma double histoire, avec ma mère et avec le père d’Aël, et les autres ne m’ont rien demandé. J’ai démêlé seule les événements et construit patiemment ma forteresse. Faire en sorte que morts, vivants, mutants restent de l’autre côté du mur de pierres sèches dans mon cerveau. D’un côté, la Ville, l’obscurité dangereuse, le crachin froid de la menace et une poussière collante sur les petites images vacillantes de mes amours mortes. De l’autre, la Clairière, un univers lumineux en expansion, une bulle qui pouvait exploser et, avec un peu de chance, nous projeter enfin vers le futur. »

C’est là que, des années plus tard, Achelle rencontre Airenne, son arrière-grand-mère. Achelle est atteinte d’une rare forme d’amnésie qui « efface sa vie au fur et à mesure qu’elle s’écrite », elle rencontre Airenne pour la première fois et découvre son histoire par le biais de ses carnets. Mais qui faut-il croire ? Cette aïeule qui évite tous les regards et que sa propre famille a tenue à l’écart ? Le vieil Aël qui affirme que les souvenirs d’Aireine ne sont qu’élucubrations de veille gâteuse ? Les archives qui tantôt reconnaissent les faits, tantôt les nient ? Ou bien sa propre intuition qui la pousse à se fier à cette arrière-grand-mère qui possède ce dont Achelle est privée : une mémoire et des souvenirs qui ont nourri son existence entière, lui donnant force et indépendance, une somme de connaissances et d’expériences qui continuent de faire bouillonner son âme.

Les contradictions et la subjectivité des regards sont au cœur de l’histoire et sur cette trame viennent se faufiler d’autres motifs passionnants : la force de la transmission transgénérationnelle, la notion de passage, l’obsession de la jeunesse éternelle, le mystère que représente l’autre… Dans quel genre classer ce roman ? Difficile à dire car il est tout à la fois une dystopie, un roman fantastique, un roman d’apprentissage, un roman d’amour…

« Assise sous le splendide hêtre sous lequel Emma avait choisi de perdre la vie, j’ai refermé l’histoire d’Aireine en sanglotant, doublement étonnée : je n’avais jamais rien lu d’aussi beau et je ne me souvenais pas d’avoir déjà pleuré un jour. C’était une sensation nouvelle, fatigante et tonifiante à la fois. Je pleurais parce que je venais de comprendre qu’en même temps que ses souvenirs, Aireine m’avait procuré ses bagages, la sève qui allait enfin me lester. »

Le récit se démarque par son écriture sensorielle, poétique et onirique. Il fait émerger de nombreuses questions dans le chef du lecteur et lui laisse le soin de trouver les réponses. Un roman délicat et intense !

Le +

– Ce livre assez étrange et empli de mystère.

– Le texte est très beau, parcouru d’émotions et très suggestif (il n’impose rien).

– Il nous fait voyager aux confins de notre imaginaire ; la plume poétique rend les personnages très attachants et les pages faciles à tourner.

Le –

La fin est très ouverte. Finalement, on ne sait toujours pas ce qui est vrai et je me demande si tout ce mystère va plaire aux jeunes lecteurs. Affaire à suivre…

Le coin des profs

Les bons lecteurs identifieront le thème du jeunisme et de la recherche de l’immortalité à travers une histoire onirique, mais assez dure. J’ai beaucoup de mal à anticiper les réactions des ados pour ce récit.

Niveau de lecture

Intermédiaire

Genre

Fantastique avec une touche de poésie et d’onirisme

Mots clés

Amnésie, jeunisme, immortalité, mystère, obsession, onirisme, transmission

Vous aimerez ce récit si vous avez aimé…

A comme aujourd’hui, David Levithan

Infos pratiques

– À partir de 13 ans

– Syros

– 269p.

– 16,95€

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