L’Estrange Malaventure de Mirella (Flore Vesco)

L’Estrange Malaventure de Mirella (Flore Vesco)

Résumé de l’éditeur

Moyen Age. Les rats ont envahi la paisible bourgade d’Hamelin. Vous croyez connaître cette histoire par coeur ? Vous savez qu’un joueur de flûte va arriver, noyer les rats en musique, puis les enfants d’Hamelin ? Oubliez ces sornettes : la véritable histoire est bien pire, et c’est grâce à Mirella, une jeune fille de 15 ans, qu’on l’a enfin compris. Jusqu’ici, elle passait inaperçue en ville – qui s’intéresserait à une porteuse d’eau, à une crève-la-faim, une enfant trouvée ? Seulement voilà, Mirella a un don ignoré de tous : elle voit ce que personne d’autre ne voit. Par exemple, elle a bien repéré ce beau jeune homme en noir, qui murmure à l’oreille de ceux qui vont mourir de la peste… Et ça lui donne une sacrée longueur d’avance. Y compris sur le plus célèbre dératiseur de tous les temps.

Mon avis

Dans ce récit, l’auteure a pris le parti de revisiter l’un des contes les plus célèbres : le joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm. Elle en fait une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne. Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version différente de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation et ne peut laisser personne indifférent.

L’histoire est écrite dans un savant mélange de vieux français, de mots d’origine germanique et de tournures inventées, certains passages faisant penser aux scènes savoureuses du film « Les Visiteurs ». L’auteure prend la peine de donner de l’épaisseur à l’histoire, en décrivant des personnages et un Moyen Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les traditions et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. La triste misère côtoie l’opulente bourgeoisie, les enfants sont livrés à eux-mêmes et travaillent pour survivre, les sorcières et les lépreux sont chassés… Bref, les détails réalistes sont évoqués avec une ironie savoureuse et troublante à la fois.

Le détour par le Moyen Âge fait écho aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont nombreux et entre deux éclats de rire, cette lecture donne quand même à réfléchir.

Dans la ville de Hamelin, les orphelins de la ville courent depuis tout petits et en toute saison de la rivière aux maisons, portant sur leurs épaules de lourds seaux d’eau qui approvisionnent les habitants du lieu, le tout contre un logement médiocre et des repas maigres et presque avariés. Mirella est la seule fille qui fait partie de cette équipe de porteurs d’eau, elle assume cette corvée depuis sa plus tendre enfance avec un entrain communicatif, parcourant les trajets en chantant, même si elle doit repousser régulièrement les mains entreprenantes des hommes face à ses courbes naissantes.

« Au commençailles du mois de juillet, le soleil décida qu’Hamelin ferait une rôtissoire idéale. Il semblait qu’une douche de feu vous tombait sur le crâne dès que vous mettiez le nez dehors. Aux heures les plus chaudes, les braves habitants restaient à l’ombre, endurant vaillamment cette insufférable chaleur. Mirella courait donc en plein cagnard afin d’apaiser le gosier de tous ces assoiffés, occupés à fondre derrière leurs auvents clos. À chaque arrêt, elle trempait sa main dans son seau, baignait son front et sa nuque, puis repartait abreuver cette ville qui s’étiolait. »

Du haut de ses 15 ans, la jeune Mirella commence à intéresser les hommes de tout poil. Elle a beau cacher ses formes sous des haillons et son abondante chevelure rousse sous un large foulard bien serré, sa beauté dont elle ignore tout, lui vaut bientôt des rencontres aussi bonnes que mauvaises. Comment la petite orpheline effacée va devenir la sorcière bénéfique de Hamelin, c’est ce que ce beau roman d’apprentissage va nous apprendre en reliant le destin de Mirella à ses origines inconnues mais peu à peu dévoilées. Elle prendra de plus en plus d’assurance, surtout lorsque l’été caniculaire frappera aux portes de la ville, lorsque les rats commenceront à l’envahir et apporteront bientôt avec eux la peste. Elle prendra alors conscience qu’elle seule peut voir celui qui murmure au creux des oreilles et qui sème la mort dans Hamelin.

« L’air était bondissant et guilleret comme une comptine à sauter les marelles. Dans cette ville où les morts tombaient comme des mouches, où la peur avait fermé les auvents et paralysé les habitants, la chanson de Mirella souleva une petite bise follette et libératrice. Le fossoyeur partit d’un grand rigolement. Les enfants sortirent de leur torpeur, se mirent à rire elles aussi, tant que les larmes leur venaient aux yeux, en longs flots impossibles à tarir. Mirella cessa de chanter et regarda avec soulagement les petites qui fondaient. Voilà un torrent qu’on pouvait endiguer, et qui mieux valait que le fossé asséché où elles étaient enfoncées tout à l’heure. »

Le roman de Flore Vesco est audacieux, bien écrit, pétillant d’intelligence et débordant de vérité. Il révèle un vrai talent de conteuse chez l’auteure !

Le +

  • On rit, on tremble, on a peur, mais on sait au fond de soi que l’héroïne va mater les rats, la peste et la Faucheuse avec sa vivacité d’esprit et son grand cœur. Telle une tornade, la timide Mirella des débuts finit par tout emporter sur son passage, et nous avec elle. Elle est très attachante !
  • Flore Vesco a réinventé pour nous une langue médiévale savoureuse qui claque à chaque page comme un étendard joyeux, donnant aux aventures de Mirella ce goût fort en bouche de l’amour de lire qui nous entraîne où elle veut.
  • Sans l’afficher clairement, ce roman est assez féministe et invite à l’émancipation sauvage des femmes ou l’émancipation des femmes sauvages, c’est selon.

Le –

  • La couverture me paraît un peu enfantine et sombre, elle est un peu en décalage avec le langage joyeux de la narratrice et le caractère pétillant de Mirella.
  • Au début du récit, j’ai eu un peu de mal à rentrer dans l’histoire à cause du vocabulaire en vieux français.

Le coin de profs

Si les jeunes lecteurs ne sont pas rebutés par le Moyen Âge et le vieux français, ce récit est intéressant à lire pour évoquer les différents niveaux de lecture (histoire, parallèle avec notre société, condition de la femme…).

Niveau de lecture

Intermédiaire

Titre

Conte et roman d’émancipation

Mots clés

Conditions sociales, conte, épidémie, mort, moyen âge, orphelin, peste, sorcière, statut de la femme

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Infos pratiques

  • À partir de 13 ans
  • L’école des loisirs
  • 220p.
  • 15,50€
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